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Conversation avec Didier et Mandoline

Didier nous a reçu sous sa tonnelle, construite de ses propres mains, dans la cours d’Emmaüs à Grande Synthe. Mandoline, sa chienne, nous est apparue de temps en temps, à la porte de la caravane mise à leur disposition par l’association, juste à côté. Elle sent ces inconnus, d’abord inquiète. Puis rassurée, elle se retire au fond de la caravane…

Il est des chiens qui en disent plus long sur leur maître que ce que leur maître ne vous dit de lui-même. Didier et Mandoline, eux, vous en disent autant l’un sur l’autre. Didier a l’avantage de la parole. Il nous a raconté sa vie, sa philosophie, ses amours, avec des mots simples, presque bruts de décoffrage. Mais, à bien observer Mandoline, elle nous en a dit tout autant.

On est trois. Didier, Isabelle et moi, Jean-Marie. Que dis-je ? Quatre, avec Mandoline. Dans le cercle, je suis le nouveau. Pas l’intrus. L’accueil a été formidable de gentillesse et de simplicité. Mais celui qu’on ne connaissait pas bien. Alors, il faut d’abord sentir, tester, comprendre ce petit nouveau. Renifler aurait dit Mandoline. Introduit dans le cercle par Isabelle, c’était déjà un a priori positif. Elle, l’une de ses sœurs, ils connaissent. Elle sait ce qu’ils vivent. Pas besoin de grand discours. Alors notre conversation a été à l’image de Mandoline. Didier pointait son nez à la porte. Il nous racontait une tranche de vie, un petit bout de son art de vivre. Sentait la réaction. Et puis, rassuré, sans en dire beaucoup plus, il se retirait en lui-même, avec le sourire.

Par bribes, il nous a raconté son enfance. Ses souffrances de môme, lourdement handicapé à cause de la bêtise d’un autre môme. La révolte qui est progressivement montée dans l’institution où on l’a obligé à vivre, jusqu’à sa première vraie connerie, face à une « tête de con ». Et puis, ses métiers. Un vrai pro de la couverture, zinguerie, tôlerie et le reste. Ses différents parcours.

Isabelle, qui n’était pas à sa première conversation avec eux, aurait bien voulu qu’il nous livre la richesse de leur expérience. Les femmes ? Il en a aimé et même chéri. Elles ne le lui ont pas toute rendu. « Mais, leur place n’est pas dans la rue. Y a pas d’hygiène possible. » Les enfants ? « Si je tiens à la vie, c’est pour ma fille. » La famille ? « Je préfère avoir des copains que de la famille. » La façon dont les institutions sont incapables de s’ouvrir à ceux qui ne leur ressemblent pas ? « Quand je me suis réveillé à l’hôpital, après mon opération, j’avais encore plein de sang dans la gueule. On ne me soignait pas. Je me suis barré. » La rue ? « On est libre. Tu fais ce que tu veux. On n’a pas le garde chiourme qui vous dit ce qu’il faut faire à telle heure. On a des sacs. Mais quand il pleut, ça pisse à travers. » La solidarité ? « Un jour, on a trouvé une femme désespérée. Elle nous a causé et on l’a écouté. Elle s’en est sortie. Tu vois, mon pote, même quand on est dans la rue, on fait aussi du social ! » Les longues conversations avec Mandoline, le soir. Les flics ? « Certains nous aident. » Les professionnels ? « Il faudrait pas qu’ils oublient que s’ils ont un travail, c’est grâce à nous. Mais il y en a des super. La toubib, l’autre jour. Elle a été tout de suite simple et amicale. Je me suis excusé de ne pas m’être lavé avant de venir chez elle. Mais, pour elle, un malade, c’est un malade. » Le puit sans fond de l’alcool ? « Quand on était chaud, on se comprenait. Pourtant, arrêter, je l’ai fait. » La santé ? « J’ai souvent envie de crever. Mais parfois, y en a marre d’avoir mal. Alors on se soigne. » Des projets ? « J’en ai fait. Certains ont même reçu un 20/20. Mais quand on ouvre une porte, elle se ferme et ça tombe à l’eau. »

A chaque fois qu’on esquissait un sujet, comme avec Mandoline, un bout de visage apparaissait et puis, avec le sourire, disparaissait.

L’essentiel, ils nous l’ont pourtant livré. « Le monde se divise en deux. Il y a les têtes de con et les autres. Au premier regard, tu sais à qui tu as à faire. Les premiers, sans s’en rendre compte, ne n’écoutent pas. Ils parlent à ta place. Stop ! Au mieux, on peut les utiliser pour ce qu’ils peuvent t’apporter quand même. Les autres ? Là, il faut pas faire n’importe quoi. Il faut d’abord les rassurer. Je sais que je peux faire peur avec ma tête. Pourquoi crois-tu que, parfois, je parle vite en disant tout et n’importe quoi ? J’aime ça, bien sûr. Mais, c’est parce que je sais que ça rassure. Après, on peut parler, échanger. Quand je fais la manche et que je tombe sur ce genre de personne, je ne peux pas m’empêcher de leur donner en échange de leur pièce, l’un de mes petits objets, faits par moi à partir de mes récupérations. Ça leur montre ce que je sais aussi faire de mes mains. »

Et puis ? Rideau. Sourire. Mandoline, comme Didier, apparus à la porte, s’en sont retournés au fond de leur caravane. C’est ça, la liberté. Et on ne la leur enlèvera pas. Quitte à partir ailleurs. Et c’est prévu. Si tout va bien.

Mais pourquoi certains s’obstinent-ils donc à vouloir séparer les gens de la rue de leur chien ? Devinez dans quelle catégorie on pourrait les placer.

Isabelle et Jean-Marie avec l’accord de Didier et de Mandoline

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