Le travail social est il soluble dans la charité compassionnelle ?

Longtemps la charité s’est exercée à l’égard des plus démunis tout comme son corollaire la répression à l’encontre cette fois de cette portion qu’il convenait de « remettre dans le droit chemin », à savoir les moins reconnaissants d’entre eux. L’expression de cette charité s’apparentait à une vertu.

L’institutionnalisation de la société française a fait évoluer les fondements de cette action. Il ne s’agit plus aujourd’hui uniquement de faire le bien parce que la charité chrétienne nous l’imposerait mais plutôt de faire exister une société fondée sur la notion de droits. Rappelons ici que l’édifice des lois de protection sociale en France s’appuie sur le droit de l’aide et de l’action sociale qui repose sur des compétences de l’Etat et/ou des collectivités territoriales. Les associations (organismes privés) dont l’objet est de se consacrer localement à la mise en œuvre de solutions face à des situations jugées inacceptables parce que le(s) droit(s) de certaines catégories ne sont pas respectés remplissent se faisant des missions de service public, pour lesquelles elles sont fondées à recevoir des subsides – soulignons au passage que le cadre budgétaire est de plus en plus contraint, ce qui ne manque pas de précariser l’avenir si ce n’est le présent.

Le postulat qui inspire l’action quotidienne des travailleurs sociaux est bien celui qu’à tout individu est attaché des droits et des devoirs qu’il lui appartient de faire valoir et de respecter. Par ailleurs, le face à face constitutif de nos interventions, nous amène à déployer une forme d’accompagnement non dénuée de sentiments et d’émotions à l’égal de toute relation.

Aussi, si l’affect n’est pas absent de notre travail, une forme d’équilibre est à rechercher pour nous préserver de deux formes d’excès. Face aux détresses humaines, dont nous sommes les témoins, nous nous devons d’adopter une posture qui doit se préserver de tomber dans l’indifférence ou dans la commisération.

Nous pensons qu’il n’est pas nécessaire de développer en quoi l’indifférence n’est pas adaptée au cadre de notre travail, il paraît davantage souhaitable de tenter de dire en quoi un excès compassionnel est contraire, au but de notre action.

La compassion est le contraire de l’analyse, le contraire du fait politique. Là où se trouve le compassionnel le fait politique n’est plus et le droit disparaît. Ce sentiment représente en effet une fausse évidence extrêmement réductrice où très vite il n’est à nouveau plus question que d’un manque d’amour, manque d’amour que l’on décèle chez les autres mais que soi même investi d’une posture morale haute on se propose de combler. Un chanteur français bien connu pour être en délicatesse avec le fisc (les impôts servant pourtant à faire exister ce socle de protection sociale) nous explique dans sa chanson à succès « bienvenue chez moi » que pour venir en aide à une personne sans abri, il suffit en quelque sorte d’ouvrir son cœur, d’être « quelqu’un qui t’aime pour les regrets que tu laisses ».

Pour autant la question SDF se résume t’elle à un manque d’amour, manque facilement comblé dès lors que nous ouvrons nos portes ? Quel est l’intérêt de la promotion de cette idée ? Quel est l’intérêt de se poser ainsi du côté des victimes, de compatir aux effets – dans ce cas précis d’une désocialisation extrême- en se dispensant d’en examiner précisément les causes ?

Le compassionnel se prête très bien au format du spectacle, s’apitoyer sur la souffrance d’autrui est depuis longtemps un marronnier en accord avec l’exploitation médiatique qui cherche à réaliser de l’audience. La part de marché sera ici d’autant plus forte que l’époque est bien à l’insécurité sociale. Le ressort est celui de l’identification qui se décline de cette manière : si jamais demain cela m’arrivait à moi j’aimerais bien que ces personnes m’ouvrent leur portes.

Or, répétons le, il ne s’agit pas d’une charité que quelques bonnes âmes veulent bien exercer mais d’une réponse organisée collectivement. La promotion de ce sentimentalisme est dangereuse au sens où elle sert l’exercice d’une forme de pouvoir, pouvoir sur l’autre qui reste l’objet de ma bonne volonté. Or, la mise en œuvre de l’aide et de l’action sociale ne repose jamais sur une seule personne mais bien sur une organisation collective à laquelle chacun appartient.

Thierry GHEERAERT
Chef de service éducatif au Service Adultes de l’AAE

Rosald DERMY
Chef de Service Adultes au Service Adultes de l’AAE

Nathalie BOIVENT
Directeur du Service Adultes de l’AAE

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