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Bénévoles et professionnels : Un couple infernal ou des complémentarités à développer ?

Les dossiers du Carrefour

Les bénévoles deviendraient-ils une denrée rare ? On pourrait le croire à écouter nombre d’associa-tions aujourd’hui. C’est peut-être que pour bon nombre de vieux routards (et de vieilles routardes) qui président souvent à l’animation des associations, leur façon d’être bénévoles est devenu tellement évidente qu’ils ou elles en oublient de s’interroger sur ce que cela veut dire aujourd’hui.

Une des données du problème c’est que le travail social s’est professionnalisé. Le temps n’est plus où c’était les seules assistantes sociales qui représentaient l’essentiel des intervenants professionnels auprès des personnes pauvres ou démunies. Aujourd’hui ils sont nombreux à intervenir et leurs métiers se sont largement différenciés. De l’animateur à l’éducateur spécialisé en passant par le tout dernier généraliste de parcours d’insertion. Du coup, les bénévoles sont obligés de réajuster leurs interventions par rapport à eux. Voire, à écouter certains, on peut même se demander si le temps du bénévolat n’aurait pas disparu.

Alors, couple infernal ou personnes exerçant des fonctions complémentaires ?

Nous reprenons dans ce dossier les différents éléments que nous avons présentés à la réflexion commune dans le cadre du petit journal du Carrefour des solidarités. Témoignages et réflexions se croisent.

Et nous ne pensons pas en avoir terminé.

(Nota bene : Les articles qui suivent ont été publiés dans le petit journal du Carrefour des solidarités pendant les années 2004 et 2005. On peut les télécharger en format .pdf)

PDF - 116.8 ko
dossier : bénévoles et professionnels

Sommaire

- Conversation avec Eric, le pro
- Faire le bien, avec le souci de bien faire…
- Bénévoles ou professionnels, question de compétence ?
- Bénévoles et professionnels ont-ils le même métier ?
- La fausse piste
- Témoignage d’une présidente d’association

Conversation avec Eric, le pro

Nous vous avons donné l’habitude de ne pas pratiquer, dans la mesure du possible, la langue de bois. En tout cas, dans cette rubrique, nous recueillons la parole de gens qui n’entendent pas envoyer dire par d’autres ce qu’ils pensent ou ce qu’ils vivent. Notre dossier étant consacré cette fois-ci aux paroles des gens pauvres dans le cadre des cahiers de témoignages et de doléances, il nous a paru intéressant d’aller interroger un professionnel de l’action sociale et de l’écouter sur les rapports qu’il soutient avec les bénévoles. Dure, dure ! Voilà de beaux débats en perspective.

Eric est un grand bonhomme. On le sent outillé comme un taureau de combat, prêt à foncer pour ce qu’il croit être juste ou pertinent. Pressé, efficace. Dangereux ? Non, car on a vite le sentiment, lorsqu’il s’arrête et qu’il s’assoit à votre table, qu’il vous écoute avec chaleur et avec humour. On n’a pas besoin de répéter plusieurs fois la même question sous des formes différentes pour se faire comprendre. Il pige vite, surtout lorsqu’il est en confiance. Son visage passe constamment de la fixité de l’attention soutenue à la légère crispation de l’effort que demande la réflexion lorsqu’elle demande de la rigueur, en passant par le sourire. Le langage est clair et direct, parfois rude à cause même de cela. « Tu sauras traduire pour que ça ne blesse pas », demande-t-il. Blessant. Il pourrait l’être. Mais ce n’est ni son intention ni sa volonté. Il sait trop ce que sont les hommes et les femmes et leurs tâtonnements dans la vie.

La conversation est venue sur les bénévoles et sur les rapports que lui, professionnel, entretient avec eux. « Difficiles, ces rapports », convient-il. « Le travail social exige de la compétence et, souvent, les bénévoles sont là pour autre chose que de mettre une compétence que souvent ils n’ont pas acquise, au service des personnes en difficulté. » « Je me rappelle de jeunes en recherche de diplôme, qui venaient animer bénévolement certaines activités. Les personnes pour lesquelles nous travaillons sont si fragiles, les chemins qu’ils parcourent pour se reconstruire sont si tortueux, qu’une présence un peu naïve peut parfois produire de vraies catastrophes. » « Pour des professionnels, la présence de bénévoles est parfois un poids supplémentaire parce qu’il faudrait s’occuper d’eux comme on travaille pour les gens en difficulté. Malheureusement, compte tenu des moyens médiocres que les autorités publiques nous accordent, nous n’en avons pas le temps ». « Comprenez-moi bien. Les bénévoles peuvent apporter beaucoup. Ils sont même, dans certaines conditions, des partenaires de travail nécessaires et irremplaçables. Mais cela demande que leurs interventions se fassent dans un cadre collectif rigoureux, pensé, évalué et négocié avec les autres intervenants. Au contraire, dès qu’il s’agit pour eux de se substituer, voire de remplacer des professionnels qui seraient absents faute de moyens, c’est souvent la catastrophe pour tout le monde, à commencer pour eux ».

Eric est reparti comme il était arrivé. Vite. Quelqu’un d’autre l’attendait et il était déjà en retard. Restait une envie d’aller plus loin dans la conversation. Qu’est-ce qu’ « un cadre collectif rigoureux, pensé, évalué et négocié » ? A plus !

Faire le bien, avec le souci de bien faire…

Nous avons reçu, en vue du journal, de la part de F.M., une bénévole de l’association Emmaüs, le témoignage ci-dessous. Le propos tombait à pic. Nous l’en remercions vivement.

Occuper ses journées

Cela fait 19 ans que je suis bénévole dans la même association caritative. Je ne me vanterai pas en disant que j’y suis entrée pour venir en aide à plus malheureux que moi, car c’est tout d’abord pour « moi » que j’ai voulu faire du bénévolat. Je voulais occuper mes journées, ne travaillant plus pour élever mes enfants. Après quelques années de tri et de distribution, j’ai voulu aller plus loin et en savoir plus sur le« mal être » des familles que nous accueillons.

S’ouvrir en se formant

De là, j’ai suivi plusieurs stages sur l’accueil et l’écoute, la violence, le surendettement et bien d’autres encore, tout cela avec le Carrefour des solidarités. Ces formations m’ont ouvert les yeux et m’ont fait découvrir que j’avais des capacités à mettre au service des familles en précarité. Je me suis affermie, et de là, je suis plus ouverte envers les autres bénévoles qui oeuvrent avec moi.

Partager et confronter ses opinions

La discussion est pour moi très importante. Quelque soit mon opinion sur l’organisation de l’association, il faut la partager avec les autres pour essayer d’avancer ensemble. Nous avons tous et toutes nos différences de caractère, nos petits soucis personnel, mais face à la misère des autres, nous nous devons de tout oublier en ce qui nous concerne et ne voir que ce que l’on peut faire pour venir en aide aux autres. Tous ensemble, avec le même objectif, nous pouvons faire de belles choses. Pardon si je choque, mais j’ai envie de dire que : « si tu ne sais pas laisser tes ennuis à la maison, tu n’as pas ta place dans l’association ». Les gens qui viennent vers nous Sont continuellement moroses et découragés, alors offrons leur un sourire, une parole aimable, écoutons ce qu’ils ont à nous dire sans les juger… Nous aurons l’impression de ne pas avoir servi à grand chose mais pour eux, cela aurait été une bénédiction d’avoir été écouté par une personne souriante et attentive à leurs problèmes.

Le souci de bien faire

Même si nous n’apportons pas de solution dans l’immédiat, nous avons été là, présent, rien que pour eux. Il faut savoir se dire que « chacun aime se sentir reconnu comme un être humain » eux comme nous. En conclusion, je dirai qu’il ne faut pas oublier que « être bénévole » c’est accepter de faire le bien avec le souci de bien faire… ».

Bénévoles ou professionnels, question de compétence ?

Au sein des associations une question reste latente. Rarement exprimée de façon claire, elle suscite cependant des tensions, voire des incompréhensions. Quels rapports entretenir entre les bénévoles et les professionnels ? Cette question a été posée récemment dans les colonnes du petit journal par « Eric, le pro ». Tentons de la clarifier. Elle est suffisamment complexe et importante pour que nous prenions le temps d’emprunter plusieurs chemins. Aujourd’hui nous vous proposons celui des compétences.

Pour faire du travail social Il faut être compétent

Les personnes ou les familles qui vivent de graves difficultés sociales sont dans une situation de grande fragilité. Leurs points de repères ne sont plus ceux de la société qui les a exclus, voire dont ils se sont exclus. Accompagner leur processus de réinsertion demande du doigté, de l’attention, une bonne connaissance de leur situation et de leur propre fragilité. Bref, il est nécessaire d’avoir acquis de véritables compétences. Or les professionnels du social ont acquis par leur formation, souvent longue, et par leur expérience, ces compétences nécessaires. A écouter certains d’entre eux cependant, le bénévole qui n’aurait, le plus souvent, que sa bonne volonté, du temps disponible et un cœur gros comme ça, risquerait de faire de grosses bêtises. En particulier, sur le chemin de l’autonomie sociale qui se construit, ses interventions risqueraient de faire régresser des personnes qui avaient chèrement acquis les quelques progrès réalisés. C’est sur cette question que s’établit souvent une méfiance, a priori, de beaucoup de professionnels vis-à-vis des bénévoles.

Bénévoles ! De qui parle-t-on ?

Est bénévole toute personne qui se met au service d’autres sans avoir à recevoir un salaire pour le temps qu’elle passera et le travail qu’elle réalisera. C’est dire que la question des compétences utilisées, quelles qu’elles soient, n’intervient pas a priori dans la définition du statut de bénévole. Qu’en est-il en réalité ? Le plus souvent, le bénévole est celui qui a acquis, par sa vie professionnelle, par ses propres démarches de formation personnelle ou par sa propre expérience une série de compétences qu’il a décidé de mettre au service d’autres à titre gratuit. Qu’il espère avoir en retour de vrais enrichissements personnels, développer sa vie sociale, avoir le sentiment d’être utile et bien d’autres choses de cet ordre est aussi évident. Mais, de ce point de vue là, est-il si différent du professionnel ? Non, bien sûr. On est donc loin de l’image d’Epinal du bénévole qui n’a que son bon cœur à mettre en partage.

Allons plus loin. A y regarder de plus près, un certain nombre d’associations ont été créées par des professionnels qui, ne réussissant pas à mettre en œuvre dans le cadre de leur profession, le service qui leur paraissait plus pertinent, ont pris la voie associative et donc bénévole, pour le créer. L’exemple de l’A.J.S. créé par des jeunes professionnels en stages, visant particulièrement les personnes issues de l’immigration, est patent de ce point de vue. Plus récemment, autre exemple, la création de Lugova par une assistante sociale au début des années 90, en vue de permettre le départ en vacances de familles en difficultés sociales, est du même ordre. Y aurait-il alors des bénévoles compétents parce qu’étant passés par des filières professionnels et des bénévoles incompétents issus des filières de la bonne volonté ?

Interroger le projet associatif

Le débat entre professionnels réputés compétents et bénévoles réputés incompétents est en fait un faux débat. Ce qui est en question, en réalité, c’est le projet et l’organisation de chacune des associations. Pour réaliser son projet, de quelles compétences a-t-elle besoin et comment articule-t-elle entre elles les compétences dont elle dispose ? Que ces compétences soient le fait de professionnels ou qu’elles soient le fait de bénévoles.

Aucun bénévole n’agit, en effet en dehors d’un projet associatif. Les questions pertinentes que posent souvent les professionnels ne doivent donc pas être adressées aux bénévoles à titre personnel, mais aux associations dont ils font partie. En retour, les bénévoles doivent inscrire leur action dans le cadre d’un projet associatif auquel ils se soumettent. Par exemple, il appartient au projet associatif de déterminer si l’action de l’association est essentiellement d’intervenir pour faire face à l’urgence des manques essentiels éprouvés par un certain nombre de personnes : manques alimentaires, manques de logement, manques de revenus pour faire face aux besoins en eau ou en énergie, manque en matière sanitaire, etc. Il est clair que si le projet associatif est prioritairement d’accompagner ces personnes dans un retour à l’autonomie sociale et personnelle, la façon dont on opérera l’aide alimentaire, par exemple, sera très différente. Les compétences mobilisées ne seront pas totalement les mêmes. L’important sera moins l’aide alimentaire que la construction d’un projet à partir de l’aide alimentaire. Mais il n’appartient à aucune personne particulière, qu’elle soit bénévole ou professionnelle, de déterminer ces priorités. Il s’agit bien là d’une décision collective qui relève de l’association.

C’est l’association qui décide toujours d’affecter tel professionnel ou tel bénévole, en fonction de sa compétence, à telle ou telle tâche. Ce n’est donc pas au bénévole qu’on peut reprocher de ne pas avoir la compétence voulue pour accueillir les personnes dans la construction de leur projet par exemple, mais à l’association qui a confié cette tâche à tel ou tel bénévole sans toujours se soucier de ses compétences réelles.

Pour autant, le métier de bénévole associatif dans le social et celui de professionnel dans le même cadre sont-ils identiques ? C’est le chemin que nous vous proposerons la prochaine fois.

Bénévoles et professionnels ont-ils le même métier ?

Au sein des associations réunies dans le Carrefour des solidarités une question reste latente. Jamais exprimée clairement, elle suscite cependant des tensions, voire des incompréhensions. Il s’agit de la question des rapports entre les bénévoles et les professionnels. Cette question a été posée récemment dans les colonnes du journal par « Eric, le pro ». Pour tenter de la clarifier nous avons commencé par emprunter une première fois le chemin de la compétence. Nous vous proposons aujourd’hui d’emprunter celui des métiers ou des rôles.

« Etre bénévole, ce n’est justement pas un métier » vont immédiatement rétorquer les personnes qui ont décidé de donner de leur temps, de leur énergie et de leurs capacités affectives sans rechercher a priori de retour. Ne nous arrêtons pas trop longtemps sur ce terme. Nous l’entendons ici comme la mobilisation d’un ensemble de compétences dans le but de créer quelque chose, que cette création se fasse dans le cadre d’un échange monétaire ou non. Dans ce sens, on peut dire que chacun d’entre nous fait son métier d’homme ou de femme.

Une façon de l’approcher est de s’intéresser aux fonctions remplies par les bénévoles et à celles remplies par les professionnels dans les associations regroupées au sein du Carrefour.

Les bénévoles dirigeants

Pour les associations qui développent des activités assurées par des salariés, les bénévoles se retrouvent pour l’essentiel dans leurs instances dirigeantes : conseil d’administration et bureau. Ils y siègent souvent à côté des personnes qui représentent les institutions publiques qui participent au financement de l’association. Que leur demande-t-on alors ? Participer aux décisions stratégiques qui engagent l’avenir de l’association. Tenir un rôle de veille sur la conformité de la vie de l’association avec ses orientations fondamentales. Réfléchir à leurs évolutions nécessaires. Participer au recrutement et au suivi-évaluation des dirigeants salariés.

A bien y regarder, leur présence n’est-elle pas autre chose qu’une délégation des puissances publiques ? On sait que les institutions publiques, comme les communes, par exemple, ne peuvent pas gérer directement, sous des modalités qui relèvent du droit privé, les services déployés par l’association et qui sont des quasi services publics. Ces bénévoles ne sont-ils pas d’ailleurs de fait, cooptés par les institutions publiques ? Ne peut-on pas alors les assimiler à des élus ? Sans doute, pas tout à fait.

Les bénévoles à tout faire

A l’autre extrémité de la palette des associations, on peut observer qu’à taille plus restreinte ou d’initiatives citoyennes plus directes, les bénévoles assument la plupart des fonctions permettant à celle-ci de fonc tionner. Ils accueillent, organisent, assurent les transports des marchandises quand cela est nécessaire, gèrent, dirigent, etc. En d’autres termes, ils assument les fonctions dirigeantes, mais aussi la mise en œuvre des services, les fonctions de gestion et d’administration qui dans les associations précédentes étaient assurées par des professionnels.

Les régimes de l’ambiguïté

Entre ces deux figures associatives, on peut avoir quasiment tous les cas de figure. Les associations qui maintiennent jalousement le statut de bénévole de tous leurs membres. Les associations où les bénévoles d’un moment sont devenus le lendemain, grâce à de plus amples financements, des salariés. Des salariés qui assument les fonctions de dirigeants associatifs laissant aux bénévoles un rôle d’enregistrement. Les associations où les bénévoles bénéficient d’avantages, hormis des salaires, qui les rapprochent du statut de salarié sans le dire. Les associations de bénévoles où les bénévoles, grâce aux compétences qu’ils ont acquises ou qu’ils avaient acquises auparavant, sont des quasi professionnels sans salaire. Etc.

Le secteur social est d’ailleurs friand de ces situations, réellement ambiguës, le plus souvent induites par la rareté des ressources disponibles, publiques ou privées, pour faire face à la demande sociale.

Faire la clarté

Pas étonnant alors que la plupart des salariés acceptent mal ce qu’ils vivent comme une espèce de braderie de leurs professions. Certains bénévoles occupent des fonctions que, faute de ressources, on ne peut pas ou on ne peut plus affecter à des professionnels, sans toujours avoir les compétences nécessaires. En poussant le bouchon plus loin et à voir certaines assemblées, on peut même se demander si on n’est pas en train d’assister à une confiscation d’une partie du travail social par les retraités, travailleurs disponibles et compétents, sans nécessité de rémunération.

Agir sur le social est toujours compliqué. Le plus souvent, il faut le faire dans l’urgence. Le problème n’est pas de s’être engagé sur une route ambiguë, par nécessité ou sans bien s’en rendre compte. Il est celui d’analyser le plus sereinement possible la situation et de trouver le bon chemin.

La fausse piste

Dans l’une des dernières conversations proposées par notre petit journal, la professionnelle interrogée notait avec regret que les personnes pauvres semblaient faire peur à certains professionnels. Dans d’autres circonstances, on met volontiers en valeur la qualité des relations humaines que seules des bénévoles, libérés de toute contrainte réglementaire ou déontologique pourraient entretenir avec des personnes en difficulté. Reconnaissons-le. La peur devant l’inconnu n’est pas l’apanage des professionnels. Les réactions de défense de certains bénévoles devant des comportements qui leur paraissent incompréhensibles ou inclassables par rapport à leurs propres normes sont du même ordre. Nous connaissons tous des professionnels qui ont une qualité d’écoute souvent formidable. La différence entre professionnel et bénévole n’est pas à rechercher du côté des qualités humaines ou des capacités à entrer en relation.

Le bénévole : le parti pris de l’usager

Devant la multiplicité des situations et parfois l’extrême difficulté de déterminer les rôles respectifs entre bénévoles et professionnels, ne convient-il pas d’explorer des fondamentaux simples et de proposer une hypothèse de travail ?

Alors que le professionnel a toujours à composer avec sa propre structure, ses règles de fonctionnement voire ses objectifs pédagogiques, le bénévole est dans une situation où il peut prendre, à tous les coups, le parti de l’usager ou de la personne en difficulté. Qu’il soit dirigeant ou qu’il soit bénévole à tout faire, quelles que soient ses compétences, quelles que soient les circonstances, n’est-ce pas le seul rôle qu’il doive assumer et que personne, institutions ou professionnels, ne peut jouer pleinement à sa place et encore moins lui dénier ?

N’est-ce pas d’ailleurs ce qu’attendent le plus souvent des bénévoles les personnes en difficulté sociale : un allié ?

Si notre hypothèse de travail est juste, cela a des conséquences directes sur la façon de mettre en œuvre le métier de bénévole dans le domaine social. Cela a aussi des conséquences sur les rapports entre professionnels et bénévoles. Ce sera la troisième partie de ce débat.

Le bénévolat : un travail de médiation

Depuis 6 mois, notre petit journal vous a proposé une série de témoignages et de réflexions sur les rapports parfois confiants, parfois tendus entre bénévoles et professionnels au sein de nos associations et institutions. Nous vous proposons aujourd’hui d’approfondir la piste ouverte il y a deux mois sur le travail de médiation qui pourrait bien être la nouvelle définition du bénévole social.

Les points forts de notre cheminement

En octobre 2005 (n° 53), « Eric le pro » nous exprimait les difficultés rencontrées par les professionnels avec un certain nombre de bénévoles dans l’aide à apporter aux personnes en difficulté. En décembre de la même année (n° 56), une bénévole expérimentée nous présentait les joies de son engagement mais aussi ses exigences. Nous affirmions alors, dans un premier travail de réflexion, que bénévoles et professionnels devaient avoir la même exigence de compétence. Mais, en revanche, nous désignions les projets associatifs comme seuls responsables de la bonne répartition des rôles. En février de cette année (n° 59), nous concluions que le rôle du bénévole pouvait se définir comme « le parti pris de l’usager ». Quelles conséquences cela peut-il avoir ?

La fin de la substitution du bénévole au professionnel ?

Mais, d’abord, est-il si évident que, devant la professionnalisation de plus en plus importante des métiers du social, le bénévole n’ait plus jamais à se substituer aux professionnels ? Beaucoup d’associations membres du Carrefour démontrent, par leurs activités, le contraire. Qu’il s’agisse de l’aide alimentaire, de l’accueil et du soutien juridique des personnes migrantes, de l’éducation populaire au départ en vacances, du développement culturel des personnes d’origine étrangère ou des plus démunis, de la sauvegarde d’urgence des personnes subissant des violences familiales, de l’accompagnement des personnes de la rue, etc. Là où il n’y a pas de décision collective de consacrer un budget public ou privé à ces questions, les bénévoles interviennent à la place des professionnels. Même si la réactivité des responsables publics est de plus en plus grande, les bénévoles, grâce à leur sensibilité, leur disponibilité et leur bonne volonté seront toujours en avance sur eux qui sont soumis au rythme plus lent de la décision collective démo-cratique. Pourtant l’objectif demeure de faire en sorte que ces activités rentrent, dès que possible, dans la règle générale et soient assumées par des professionnels, financés par l’argent public ou au nom de la collectivité. Ils n’ont d’ailleurs de cesse de peser sur l’opinion publique pour que celle-ci reconnaisse le bien fondé de l’intervention publique. C’est le rôle particulier du Carrefour que d’aider les associations sur ce terrain.

Le bénévole, médiateur du pauvre

Rêvons ! Vous est-il possible d’imaginer une société dans laquelle tout le travail social serait réalisé par des professionnels ? Fini la nécessité de passer par une phase d’appel au bénévolat. Les institutions publiques seraient tellement réactives que tout problème social posé trouverait immédiatement sa parade par l’appel à des professionnels disponibles, payés normalement et organisés dans des structures adaptables à tout instant et à toute situation. Cela ne vous évoque-t-il rien ? Pas grand-chose sans doute en dehors de la fiction de certains films. La seule et unique raison, c’est que cette société-là ne peut pas exister parce qu’elle se serait dissoute faute de citoyens, devenus alors des zombies, pour la composer.

Revenons à la réalité. Pour être médiateur, il faut être trois : deux interlocuteurs et un troisième qui permet aux deux premiers de se parler et de se comprendre. L’exclusion que vivent les personnes les plus pauvres, c’est le sentiment et, très souvent, la réalité de leur coupure à l’égard des autres. Renouer des contacts, rétablir des liens, se reconstruire soi-même comme personne intéressante pour les autres, nécessite le plus souvent la présence attentive, chaleureuse et disponible de quelqu’un. Et il y faut parfois un temps infini et une conviction inébranlable.

La pauvreté, c’est quand on dépend totalement des autres dans les décisions les plus ordinaires de sa vie quotidienne. La personne qui vit la pauvreté dépend le plus souvent des institutions dans les décisions qu’elle doit prendre quotidiennement. Qui représente les institutions concrètement ? Des professionnels. Ceux-ci savent bien qu’il faudra très souvent construire longtemps la confiance. Celle-ci est même parfois impossible dans le seul face à face. La plupart des personnes qui vivent la pauvreté ont appris depuis longtemps toutes les stratégies qui leur permettent d’utiliser ce qui leur est offert tout en tentant de sauvegarder leur propre autonomie. C’est ce qu’ils estiment être la marque de leur dignité.

C’est là que doit se situer le rôle irremplaçable du bénévole. Quand il est là, ce n’est pas une institution qui se cache derrière lui. C’est d’abord une personne indépendante avec laquelle un lien de confiance pourra se créer. C’est ensuite quelqu’un qui sera capable de prendre fait et cause pour la personne, sans arrière pensée. Toute tentative d’enrôlement dans une idéologie est source de méfiance. C’est enfin quelqu’un qui, mieux que la personne dans la difficulté, pourra se faire entendre des institutions et donc des professionnels.

Quand ils jouent pleinement et consciemment ce rôle, ce que réclame la plupart des bénévoles de la part des professionnels, c’est que ce rôle-là de médiation leur soit reconnu. Ce qu’ils n’admettent pas, c’est qu’on ne leur confie que des rôles subalternes, trop vulgaires pour les professionnels. Ce qu’ils revendiquent, c’est d’être écoutés par les professionnels comme des interlocuteurs connaissant de façon différente d’eux les points de vue des personnes pauvres.

La construction de l’intérêt général

C’est au croisement entre la perception des manques de l’intervention publique et de leur rôle de médiation que se situe le rôle plus collectif, voire public des bénévoles. Passer de la prise en compte de chacune des personnes, et donc des cas individuels, à l’établissement de règles collectives ou à la gestion des organisations qui les mettront en oeuvre demande un vrai travail de réflexion, de créativité et de confrontation des différents points de vue. L’intérêt général n’est pas en effet la somme de la perception des intérêts particuliers. L’intérêt général n’est ni une donnée en soi, ni la résultante d’une construction technique dans les règles de l’art, fusse-t-elle parfaitement professionnelle. Il est l’objet d’une construction collective devant aboutir à un consensus ou, dans une organisation démocratique, à un compromis majoritaire.

Sur ce terrain se retrouvent à égalité d’importance les associations, les entreprises d’insertion et les institutions publiques chargées des questions sociales. Chacune de ces organisations, sans avoir évidemment le même rôle décisionnel, doit concourir à l’établissement de l’intérêt général. C’est là que se retrouve l’un des rôles essentiels des bénévoles, qu’ils soient membres d’une association, participant à son organisation et à sa direction ou démocratiquement élus dans une des nombreuses institutions publiques. Dans ce rôle, ils ont évidemment besoin de l’aide des professionnels et de leurs apports techniques. Mais, à nouveau, les uns ne peuvent pas se substituer aux autres. C’est d’ailleurs l’une des raisons du rejet de plus en plus grand de ceux qui, parmi les élus politiques sont devenus des professionnels à plein temps.

Témoignage d’une présidente d’association

L’une des présidentes d’association n’ayant pas pu se rendre disponible lors de la rencontre des présidents entièrement consacrée à la réflexion collective sur le thème de ce dossier, nous a envoyé ses propres réflexions. Françoise Lavoisier, présidente d’ACL-Proxipol, nous a autorisé à joindre ce texte au travail collectif.

Bénévoles et professionnels, de quoi parle-t-on ?

Un bénévole est une personne qui apporte son soutien sans aucune contrepartie, ou plutôt par la contrepartie du bien être que ce qu’il fait lui apporte. Il peut avoir une formation de professionnel ou n’avoir que sa bonne volonté, son expérience et son bon sens. Il peut effectuer des tâches tellement différentes selon les types de structures qu’il serait difficile d’en faire l’inventaire. Mais il remplit toujours des tâches qu’un professionnel ne pourrait pas faire, faute de moyens financiers dans l’association. Celle-ci lui confie une mission qu’il remplit selon son instinct, son expérience, son savoir faire.

Je distingue tout de même plusieurs types de bénévoles :

• celui qui aime se rendre utile auprès des autres
• celui qui pratique le « bénévolat médicament », ce qu’il fait auprès des autres lui fait oublier ses soucis, ses problèmes de santé..., il vient d’abord pour lui
• celui qui assure des responsabilités au sein de son association ; il peut faire partie des décideurs de la structure.

Le bénévole aspire à un bien être physique, social et mental. Il travaille dans une relation d’aide mutuelle, de solidarité avec les habitants.

Un professionnel est là parce que l’association lui a confié une mission, un travail contre des avantages. Il faut distinguer le professionnel de l’association avec lequel le bénévole a des rapports réguliers et le professionnel extérieur avec qui le bénévole a des contacts.

Quels rapports entretiennent-ils ? Quelles difficultés rencontrez-vous dans ce domaine ?

Dans ma structure, il y a deux professionnels. Avant, nous n’en n’avions pas. Le fait d’avoir des professionnels dans la structure apporte une autre dimension à l’association. Cela consolide et complète le travail fait par les bénévoles depuis de nombreuses années. Nous travaillons en complémentarité avec nos compétences mutuelles. L’un apporte le savoir faire, le professionnalisme. L’autre apporte la connaissance des quartiers, des habitants, des partenaires.

Bénévoles et salariés sont dans une relation de réciprocité, de confiance et d’échange, ce qui entraine une plus value collective.

Difficultés rencontrées ? A l’arrivée du professionnel, il a fait à sa façon sans trop tenir compte de ce qui se faisait avant dans l’association. Il est venu avec son savoir et n’a pas pris en compte l’expérience acquise par les bénévoles déjà présents. Il a voulu changer les pratiques mises en place par les bénévoles. Il a fallu qu’il se rende compte par lui même qu’il devait ajuster sa manière de faire aux bénévoles et s’appuyer sur leur expérience.

Cependant, je tiens tout de même à dire quelque chose. Avant, nous n’avions pas vraiment de directeur à l’association et j’avais plus ou moins ce rôle, sous la gouverne du CA. Là, c’était très difficile. D’ailleurs, les difficultés que nous avons rencontrées, il y a quelque temps, viennent de là. Je me sens plus à l’aise dans mon rôle de bénévole maintenant. Car je n’ai plus ce lien de subordination que j’avais avant avec les salariés. Il m’était difficile de me retrouver dans la peau d’un chef, à certains moments, puis de passer au statut de bénévole, voir même quelques fois au statut d’usagère. C’était très compliqué à gérer et je vivais très mal cette situation.

Avec les professionnels extérieurs nous avons des rapports différents. En tant que bénévole d’une association dite de quartier, j’ai des rapports différents avec les professionnels selon le genre de professionnel à qui j’ai affaire. Certains sont vraiment à l’écoute et prennent en compte ce que nous faisons et disons. Ils nous considèrent d’égal à égal et pensent que nous avons aussi à leur apporter. D’autres, au contraire voient les bénévoles comme des amateurs, des rigolos qui ne pèsent pas beaucoup dans la balance, voir de la main d’oeuvre corvéable à souhait. Ces mêmes professionnels travaillent avec nous parce qu’il le faut. Mais ils ne prennent pas tellement en compte notre parole. D’ailleurs ils arrivent souvent en retard aux réunions, repartent avant la fin de la rencontre, laissent leurs portables allumés, tout pour nous mettre à l’aise....

D’autres professionnels nous écrasent de leur savoir et nous font continuellement des leçons magistrales. « Tu vois moi je sais que... » ou bien ils emploient des termes que personnes ne comprend, sauf eux.

L’idéal serait de travailler dans une relation de réciprocité. Il est nécessaire que le professionnel change ses pratiques, qu’il y ait une confiance mutuelle entre habitants et professionnels. Proposition : formation, co formation, information des habitants et des professionnels ?

Quelles sont les spécificités des uns et des autres ?

Le professionnel est au service des autres. Mais il a des contraintes hiérarchiques, réglementaires, de temps. Il est identifié par rapport à un lieu de travail. Il est dans un cadre bien précis. Le bénévole est au service des autres. Il a aussi des contraintes qui sont un peu différentes. C’est lui que l’habitant interpelle dans la rue ou dans les magasins sur un problème. C’est chez lui qu’on vient ou qu’on téléphone le soir ou le week-end quand quelque chose ne va pas, pour chercher de l’aide quand il n’y a pas de professionnel qui peut répondre. Le bénévole se fait l’interprète, le relais de certains habitants auprès des professionnels, des politiques et aussi auprès des autres habitants. Le bénévole entretient des relations « de voisinage » avec les autres. Il est souvent dans la proximité des gens. Les habitants confient une mission au bénévole.

Le bénévole ne serai-t-il pas essentiellement un médiateur ?

Le bénévole peut être dans certains cas médiateur. Mais je pense que ce n’est pas essentiellement sa mission. Il peut être relais entre et entre. Il peut aussi être facilitateur, interprète. Il peut aider les habitants à s’exprimer et faire de nouvelles propositions. On lui délègue une mission. Cela peut être des habitants ou bien des professionnels qui délèguent. Il a des idées novatrices. Surtout il a envie que çà change et que ça s’améliore.

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